GARBA-CIISE MEMORANDUM

 MEMORANDUM

SUR LE MASSACRE COMMIS CONTRE LA POPULATION CIVILE

DE GARBA ISSA (REGION DE SITTI, ETHIOPIE)

 

Dans la journée de samedi 24 juillet vers 8 heures du matin plusieurs centaines d’hommes lourdement armées et motorisés ont attaqué par surprise le village de Garba Issa situé sur la grande route Djibouti-Addis Ababa à 320 kms de la capitale éthiopienne. Après avoir liquidé les quelques hommes qui ont pris la défense des habitants, ils rentrèrent dans le village, à pied et sur des véhicules, pour tuer toutes les personnes rencontrées sur leur chemin, y compris des vieillards, des femmes et des enfants. Selon les témoignages recueillis par téléphone portable des survivants, les attaquants se sont livrés avec sang-froid à un effroyable carnage pendant toute la journée, enfonçant les portes des boutiques, des maisons et des cases de chaque côté des ruelles pour faire sortir les habitants terrorisés et les égorger sur place ou les exécuter à bout portant.  Ceux qui se sont réfugiés dans la grande mosquée du village n’ont pas été épargnés. Le lieu sacré a été investi par les attaquants pour y poursuivre leurs victimes et le minaret a été détruit par des tirs de roquettes. Ceux qui sont partis trouver refuge et protection dans les casernes de la police fédérale et de l’armée fédérale ont subi le même sort.  Selon les derniers décomptes, le nombre des victimes s’élève à 150 morts (à vérifier)???) et à 170 blessés ( à vérifier), y compris des vieillards, des femmes et des enfants de bas âge. Ce qui s’est passé à Garba Issa entre le 24 juillet est un véritable nettoyage ethnique contre les populations somali-Issa d’Ethiopie.

 

Les responsables de ce massacre sont des membres de la Police de ’l’Etat régional Afar (Liyu Police), des combattants du front Arduf-Uguguumo et des miliciens afars enrôlés dans cette terrible opération de nettoyage ethnique. L’objectif visé était de provoquer un acte de terreur pour que les habitants de Garba Issa quittent les lieux et libèrent ainsi « la terre sacrée des Afars ». Le village de Garba Issa se trouvent sur un axe stratégique, la principale route Djibouti-Addis Ababa où passe plus de 80 % du commerce éthiopien.

 

Plusieurs jours avant ce drame, les habitants de Garba Issa avait été avertis par les responsables de la force armée fédérale stationnée dans le village et censée les défendre que des forces afars allaient les attaquer dès que les soldats fédéraux quitteront les lieux pour aller sur le front de la guerre contre les Tigréens. Inquiétés par ces informations, les habitants du village ont alerté les autorités de l’Etat régional Somali et de l’Etat fédéral de cette menace imminente. Aucune action ne fut prise par les autorités compétentes de la région somalie et de l’Etat fédéral pour protéger ces populations civiles, commettant ainsi un manquement grave à leur responsabilité.

 

Hélas, cet acte d’irresponsabilité s’inscrit dans une longue série de manquements qui ont conduit au pourrissement de la situation dans cette partie de la Zone de Sitti. En effet, depuis plusieurs années, les populations civiles issues de l’ethnie Somali/Issa résidant dans les localités situées sur le territoire occidental de Sitti ont été la cible de graves crimes et de violation des droits humains tels que : des exécutions sommaires, des déplacements forcés, et des emprisonnements arbitraires. Ces atrocités commises à l’encontre des habitants de cette zone sont perpétrées par les forces armées de l’Etat régional afar, une unité paramilitaire connue sous l’appellation de « Liyu police », par les combattants afars du front Arduf-Uguguumo et par des éléments de l’armée régulière fédérale éthiopienne.

 

Les incessants raids punitifs menés par ces forces ont causé, au cours de ces trois dernières années, la mort d’au moins de 2400 civils, notamment des femmes, des enfants et des vieillards, 2000 blessés et plus 40 000 déplacés dans une douzaine de bourgades situées le long de la frontière entre la région Somalie et la région Afar. Lors de leurs incursions devenues de plus en plus fréquentes depuis l’année 2019, les forces du gouvernement régional de l’ANRS et de Arduf-Uguguumo, épaulées parfois par les forces fédérales éthiopiennes, se sont livrès à des tueries de masse, des pillages et à des incendies criminels des maisons et des commerces appartenant aux Somali/issa. Ainsi, plusieurs villages ( Danlahaley, Adeyti, Garba Issa etc) ont été incendiées et l’on dénombre à ce jour plus de 15 000 habitations détruites.

 

Ces exactions ont pour principal but de faire fuir les populations d’origine somalie et procéder ainsi à un remplacement ethnique dans les agglomérations situées à l’extrême ouest de la zone de Sitti. Un rapport publié le 31 janvier 2020 par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) de l’ONU, a signalé ces atrocités, estimant à 78 000 le nombre de personnes de l’ethnie Somali/Issa chassées de leurs terres entre juillet et octobre 2019.

 

Par son ampleur et sa férocité,  le terrible massacre de Gaba Issa du 24 juillet 2021 marque un tournant dans les attaques menées ces dernières années par les soldats et miliciens afars et nous citons ci-après celles sur lesquelles nous avons recueilli des informations fiables :

  • Le 6 janvier 2019 : attaque contre le village de Undufo (Cundhufo en Somali) – 10 personnes tuées et 25 blessés;
  • Le 15 janvier 2019 : Raid meurtrier contre la localité de Danlahelay – 10 de morts tués et une centaine de blessées
  • Le 23 janvier 2019 : Assaut contre le hameau de Jiijale – 10 morts et une trentaine de blessés;
  • Le 4 février 2019 : massacre à Adeyle (Cadayle) – 42 morts et une centaine de blessés ;
  • Le 2 mai 2019 : Incursion à Madane – 11 morts ;
  • Le 27 mai 2019 : Attaque contre Allaale – 15 morts et une vingtaine de blessés;
  • Le 6 juin 2019 : Assaut contre Beeyo Tamari – 14 morts et 21 blessés;
  • Le 27 juillet 2019 : Raid meurtrier contre Adeyti (Cadayti) – 10 morts, une trentaine de blessés;
  • Le 30 octobre 2020 : attaque à Garba Isse (Garba-Ciise) – 20 morts, une trentaine de blessés, une centaine de personnes kidnappées et pillage de la localité ;
  • Le 9 mars 2021 : Attaque contre Shagle – 11 morts et une vingtaine de blessés ;
  • Le 6 avril 2021 : un autre massacre à Adeyti (Cadayti) – plus de 100 morts, 1300 blessés, 4000 personnes chassées de force de leurs foyers, destruction totale par le feu de la ville

 

Ces attaques se sont multipliées et aggravées depuis que le nouveau gouvernement de l’Etat régional Somali a répondu en mai 2019 aux revendications récurrentes des habitants de la zone de Sitti et rejeté le transfert à l’Etat régional Afar des trois localités de Garba-Issa, Undufo et Adeyti.

Ce transfert qui avait été procédé en 2014, en toute illégalité constitutionnelle, par le régime du TPLF en 2014, loin de régler le problème, a exacerbé les tensions entre les deux communautés Afar et Somali/issa».

Afin de ramener la paix et la coopération entre les communautés voisines, plusieurs accords ont été conclus entre les deux Etats régionaux Somali et Afar, sous l’arbitrage du gouvernement fédéral et en présence de leurs Chefs traditionnels (l’Ogaas des Issa et le Sultan des Afar), à Adama en janvier 2020, à Dire-Dawa en septembre 2020 et à Addis Abeba en mai 2021.

Tous ces Accords ont été violés de manière systématique par les forces et miliciens Afars, parfois quelques jours à peine après la signature, sous les yeux des forces fédérales stationnées dans la zone. Aucune sanction ou poursuite contre ceux qui menaient ces attaques n’a été engagée. Pire, c’est souvent la population somalie qui est empêchée de se défendre contre les attaquants et subit les interventions des forces fédérales stationnées dans les localités concernées.

Ainsi, au lieu d’appliquer les dispositions constitutionnelles en vigueur pour régler ce genre de litige territorial, le gouvernement fédéral éthiopien a choisi de poursuivre la même politique du régime TPLF qu’il combat pourtant dans d’autres régions du pays.

 

Il est important de comprendre les causes historiques et socio-politiques de cette situation.

 

Une histoire de marginalisation et de répression 

 

Tous les régimes autoritaires éthiopiens, de Hailé Sélassié jusqu’au gouvernement actuel d’Abiy Ahmed, ont traité la population somalie comme des citoyens de seconde zone et parfois comme des ennemis de l’Etat et leur région continue de souffrir d’une marginalisation socio-économique, politique et culturelle à caractère ethnique. Tout problèmes d’ordre social ou politique qui s’y pose est généralement réglé par la répression avec l’envoi des militaires qui y exercent une violence disproportionnée et souvent aveugle contre les civils.

 

Les repressions et massacres des populations civiles somalies s’inscrivent dans une politique constante de l’Etat central éthiopien consistant à terroriser, marginaliser et déposséder ces populations de leurs territoires riches en ressources naturelles (pétrole, eau, minerais et) et situés sur des axes stratégiques débouchant sur l’accès à la mer. Dans cette entreprise, une des tactiques utilisées jusqu’aujourd’hui est d’accuser les Somalis d’expansionnisme et de séparatisme, d’exciter les autres communautés contre eux et soutenir leurs revendications pour s’emparer des territoires somalis. C’est dans cette stratégie politique qu’il faut donc situer le soutien militaire et politique du gouvernement central aux attaques des Afars contre la population Somali/issa dans la zone de Sitti.

 

L’argumentaire fallacieux utilisé pour justifier l’alignement systématique de l’Etat central éthiopien aux cotés des Afars reste le même, malgré les changements de régime :  rébellions des Somalis contre l’ordre et la sécurité nationale, intelligence avec des forces ennemies (somaliennes ou djiboutiennes selon la situation) ou avec des terroristes d’Al Chabab pour détruire l’Ethiopie, ambition expansionniste pour exproprier et dominer les Afars, activités de contrebande nuisant aux échanges commerciaux.

C’est ce même argumentaire qui est mis en avant encore aujourd’hui dans les rapports officiels sur la situation dans cette région, justifiant les violations et les atrocités commises contre les populations.

 

Les attaques et tueries qui se déroulent dans la région de Sitti n’ont jamais été reconnues par l’Etat central et restent encore peu documentées. Les auteurs des tueries dans la région de Sitti n’ont jamais été inquiétés par les autorités éthiopiennes, et n’ont pas eu à répondre de leurs actes. En dépit de l’ampleur et de la gravité des atrocités commises, le gouvernement fédéral n’a, à ce jour, conduit aucune enquête sérieuse pour établir les responsabilités, ni engagé aucune action concrète pour empêcher la répétition de tels crimes.

 

Responsabilité des autorités de l’Etat régional Somali

Le massacre de Garba Issa doit servir de leçons à tous ceux qui se préoccupent de la sécurité des population somalies de cette région. Les fausses promesses de secours et d’intervention neutre des forces fédérales éthiopiennes ne doivent plus faire illusion. Dans la situation actuelle de l’Ethiopie, c’est aux forces de l’Etat régional somali qu’incombe la responsabilité de défendre ses populations.  Les autorités de la région doivent abandonner leur postions d’irresponsabilité et de lâcheté et se donner les moyens d’assurer la protection et la sécurité. Pour cela, elles doivent maintenir les forces de police dans toutes les localités où des populations somalies sont menacées et organiser une grande mobilisation des forces vives de la population pour les aider à assurer cette protection.

A un moment ou l’attention de la communauté internationale est accaparée par la situation au Tigré, il est capital de rappeler à la communauté nationale et internationale que d’autres drames, se jouent en Ethiopie, et notamment à Sitti. Les principes d’équité et de justice doivent les obligent à engager une action diligente pour faire cesser les tueries dont sont victimes les populations civiles de cette région sinistrée.